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ENTRE FORCE ET FRAGILITE : A L’ECOUTE DU VIVANT

LE FIL DE SOI - Bernadette LAMBOY

De nos jours, on reconnaît volontiers une grande place à la personne, et en même temps, elle est dénigrée dans beaucoup de situations actuelles de l’existence. Ainsi une partie de moi est quelque peu désespérée, peinée, bien que je sois dans la "foi" de l’approche centrée sur la personne et du focusing. Comme vous allez le voir je me dis que il y a quand même beaucoup de travail pour que cette reconnaissance de la personne prenne toute sa place. C'est ce paradoxe avec ses contradictions que je veux partager dans mon introduction, puis j’essaierai de mettre en parallèle les apports de Rogers et de Gendlin pour voir comment les deux peuvent contribuer à faire grandir la personne et lui donner les moyens d’exister dans ce contexte difficile.

Je reviens à l'importance prise par la personne dans une société qui paradoxalement la fragilise. Si la personne est reconnue, si sa valeur est affirmée haut et fort, en même temps elle est bousculée : beaucoup de choses la déstabilisent et l'inquiètent, font pression sur elle à travers les nouvelles contraintes et nouvelles dépendances de notre société actuelle.

Voyons brièvement à quel point la personne apparaît curieusement une valeur montante au sein de notre culture. Une allusion à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme(1948) pour montrer qu’il y a une prise de conscience générale de cette notion de personne. J’ai souligné dans le texte combien les droits de l’Homme doivent s'exercer "dans la dignité et la valeur de la personne humaine", ce qui se trouve tout de même au centre de nos préoccupations actuelles. Nous allons retrouver cette affirmation de la valeur humaine dans la Convention de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales (Conseil de l'Europe, 1950). Je vous présente tous les articles pour mémoire, on y trouve aussi bien la liberté de penser, d’expression, le droit à la liberté, le droit à la vie, etc…Suite à ces textes fondateurs, je peux encore vous rappeler la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (1989 signée par tous les pays exceptés, à l’époque, les USA et la Somalie), où les droits de l'homme viennent s'appliquer à nos enfants avec, en plus, des exigences propres à l'enfance. Il y est fait nécessité d'un développement harmonieux de sa personne et de l'importance des conditions propices à sa croissance. Vous voyez donc, à travers ces bonnes intentions partagées par presque tous, se dessiner une reconnaissance de la personne. Cette démarche est finalement récente, cette prise de conscience relativement nouvelle, puisqu'elle date d’un demi-siècle, et pour les enfants de quelques années (c’est moins vieux que l’AFPC!). Bien que nouvelle, cette reconnaissance est forte et essentielle. Pour embrayer sur ce courant, de nombreuses chartes, des comités en faveur de …, des organisations mondiales se sont créées qui vont soutenir et mettre en œuvre ces droits fondamentaux de la personne. A travers ces quelques rappels, nous voyons combien l’histoire de l’Approche Centrée sur la Personne accompagne ce mouvement et s'inscrit dans un humanisme souhaité par les grands décideurs. Rogers et Gendlin sont au cœur de cet élan vers la réalisation de l'humain, ils sont donc plus que jamais d'actualité.

Mais en contrepoint, il y a toutes les pressions inverses qui viennent s’exercer et mettre en péril la personne. On sait bien que l’ombre et la lumière vont ensemble, peut-être que ces contraintes sont indispensables pour que la dignité de la personne grandisse. C'est le côté optimiste des choses! D'un côté donc, on va reconnaître la dimension personnelle de chaque être humain, sa singularité, de son unicité et en même temps, on se trouve dans une société où, de plus en plus, il va être question d’impersonnel, de standardisation, d’anonymat. Les gens aspirent à être reconnu, les textes formalisent cette aspiration, et pourtant ils sont trop souvent privés de ces droits fondamentaux.

Regardons la question de l'échelle à laquelle nous vivons, nous sommes pris entre une dimension humaine et une autre démesurée qu'on voit apparaître par exemple dans les mégapoles, pris entre des commodités de circulation rapides et nombreuses et des embouteillages monstres. Regardez encore du côté des cadences de plus en plus infernales : les gens se sentent de plus en plus dans l’urgence d'agir et du coup la personne passe au second plan, alors que la machine était inventée pour libérer l'homme. On vit dans une époque de contradictions assez extrêmes et donc de tensions intérieures (et extérieures) permanentes qui se retrouvent dans la profusion des propositions, la multiplicité des choix. Tout ce qui nous est proposé nous interroge sur les soins que nous apportons ou non à la terre, à l'air, à l'eau, parce que bien sûr l’humain vit en relation avec son milieu. Il y a là une écologie globale qui concerne aussi bien les personnes entre elles que les liens qui nous unissent à la nature. Ces grandes questions écologiques, ne sont pas le débat du jour mais, pour moi, elles sont importantes pour resituer ce propos dans quelque chose de plus global. L’Approche Centrée sur la Personne, qui place la personne au centre ne peut oublier le contexte, l’ensemble de ce qui constitue notre vie et notre relation aux autres et au monde.

Dans cette situation de paradoxes et de contradictions, l’évolution actuelle nous conduit aussi à une perte de repères en rapport à un ordre social et familial relativement établi et fixe, tel qu'il se présentait autrefois. Chacun avait alors sa place et n'y dérogeait pas, comme nous le montre cette photo de famille avec la femme en dessous soumise et dans l'attente du réconfort de son homme. Les choses ont fondamentalement bougé en quelques décennies, beaucoup de fondements sont ébranlés. De ce fait, nos critères de valeur sont mis à mal, on perd nos critères de bien ou de mal, puisque personne ne nous certifie de quoi il en retourne. Autrefois, (Rogers a déjà soulevé cette problématique), on se posait moins de questions puisqu’on épousait ce que les autres attendaient de nous : toi, tu es le fils de ton père, tu feras la même chose que lui, toi, ma fille, tu vas te marier avec un tel choisi par arrangement, ou alors entrer au couvent ou au béguinage (comme dans votre pays). Tandis que maintenant, il existe une sorte de vacuité : les règles ne sont plus établies, chacun les revisite et les mets en place à partir de ses propres critères. Une vacuité, c’est propice à l'innovation mais c’est un peu anxiogène aussi! C’est propice à tout le développement de la personne, dans ce qu'elle a d'original, mais en même temps, comment retrouver le fil de soi sans se perdre dans l’éventail des propositions sur le marché.

Face à cette situation des plus complexes, la personne est livrée à elle-même. Non seulement elle a perdu ses repères mais, elle doit faire face à une déshumanisation à l'échelle sociale, une robotisation où elle devient un pion, un rouage et un numéro interchangeable parmi tant d'autres. Il lui reste une réaction de survie, une contre-réaction qui serait de se retirer dans un individualisme forcené - que n'accuse-t-on notre société d'individualisme !. La personne en vient à se replier sur elle, à se retirer du monde sans même connaître son voisin de palier : une nouvelle forme de déshumanisation. Ce qu'elle reproche à la société elle le met en pratique dans son quotidien. N'y aurait-il pas une troisième voie, entre l’individualisme et la déhumanisation ? Cette voie de la "personne en devenir" proposée par Rogers que nous laisse entrevoir cette parole : "une révolution tranquille est en marche ; on peut espérer qu’elle nous fera progresser vers un monde plus humain". Parole pleine d’espérance mais qui nous laisse entrevoir tout le chemin à parcourir.

Aller vers un monde plus humain doit être possible mais nous ne pouvons faire fi des changements de notre société. Il nous faut vivre cette nouvelle complexité où nous existons à la fois à l’échelle planétaire et dans des réseaux de proximité, dans un espace décuplé et un temps accéléré (puisque nous abolissons les distances par une communication en temps réel) mais qui demandent aussi que nous soyons présents ici-et-maintenant. Il y a un stress lié à ce changement d'échelle car dans le même temps nous avons nos proches, notre famille (souvent recomposée), nos voisins, nos amis et nous sommes informés de tout ce qui se passe partout, des événements et risques planétaires. Cette façon d'être partout nous fait courir le risque de n'être nulle part. L’époque actuelle nous met au défi de devenir une personne : comment rester connecté à nous-même et connecté au monde avec tous ses contrastes ?

Nous sommes amenés à gérer en même temps une recherche d'autonomie puisque nous voulons être des personnes différentes, différenciées, reconnues comme telles, et cette interdépendance de plus en plus complexe. Alors que de multiples liens nous relient aux autres et au monde, nous sommes confrontés à une solitude au sein de laquelle nous existons. Comment être cette personne unique et cette personne en relation ?

Le contexte dans lequel nous avons à vivre cette Approche Centrée sur la Personne ne fait qu’accentuer ce qui se dessinait du temps de Rogers. La question de la personne devient une question urgente.

Si nous avons de nouvelles réponses à inventer, paradoxalement nos besoins premiers sont les mêmes. Fondamentalement nous avons tous besoin d’être pris en considération, d'être reconnus, entendus et compris; le besoin d’être accompagné, de ne pas être abandonné à sa solitude en particulier lorsque nous traversons des moments difficiles. Aider chacun à définir ses propres lignes de conduite nous met devant la nécessité urgente - et l'exigence - de l’Approche Centrée sur la Personne. Il me semble que les gens sont de plus en plus déphasés, déconnectés, soumis à des pressions qui les écartent d'eux-mêmes et contribuent à leur désarroi. L'impossibilité de s’inscrire dans les schémas préétablis d’autrefois où les traditions se perpétuaient, nous pousse à trouver de nouvelles bases, de nouveaux repères pour renouer avec le fil de soi. Ce contact avec soi-même est une démarche de construction et de développement, rien n'est fixé à l'avance. Etre une personne, c’est le devenir. Ce développement n'est jamais acquis, il doit s'instaurer dès que possible, être soutenu par l’éducation parentale, si possible par l’éducation à l’école et après, une fois adulte, on pourrait dire qu’il y a une formation permanente à poursuivre pour devenir cette personne qu’au fond nous sommes, mais que nous n’avons jamais terminé de rencontrer et d'exprimer. Impossible de s’asseoir une fois pour toutes sur nos acquis. La vie vient nous titiller, nous secouer, nous dire : « ah mais non, là tu ne peux pas de contenter de ça, tu dois repartir, tu dois reprendre le flambeau et trouver qui tu es vraiment » donc nous sommes embarqués dans un processus d’humanisation en profondeur. Ce qui se passe au niveau individuel depuis la naissance, l’enfance, jusqu’à la fin de vie, se passe au niveau collectif et à ce niveau-là nous sommes actuellement très secoués, et le serons sans doute davantage encore à l'avenir encore. .

J’en viens plus directement à notre sujet, que peut nous apporter l’ACP et le Focusing pour la construction et l’avenir de la personne à travers l’écoute du vivant en soi ? Je n’ai pas la prétention de vous apprendre grand-chose puisque vous êtres déjà très calés, mais ce qui est important c’est de nous remettre ensemble dans une dynamique que nous portons tous individuellement. Je crois que ces journées sont aussi là pour nous fédérer, nous donner à nouveau le goût de nous dire : « ça y est, c’est bon, on y va ». De temps en temps, nous avons besoin, pas tant d’être réactualisés, mais surtout remobilisés.

L’Approche Centrée sur la Personne et le Focusing font partie, selon le « handbook of psychotherapy and behaviour", de la psychologie humaniste expérientielle. Nous allons les aborder, brièvement bien évidemment, à partir de trois points :

1. les auteurs

2. l’approche humaniste et ses applications

3. la méthode

Les auteurs
Voilà une figure que vous aimez bien, que j’aime bien aussi, vous reconnaissez Rogers (1902-1987). Sans prétention voici quelques dates clés de sa carrière.

- 1942, L’approche non directive, 1ère grande étape

- 1952, L'approche Centrée sur le Client, Rogers réoriente sa formulation.

- 1961 Le développement de l’approche avec « On becoming a person » traduit en français en 1966 qui le fait largement connaître.

Le courant humaniste a été défini comme la troisième voie, il s’inscrit entre le behaviorisme et la psychanalyse.

Voici quelques citations de Rogers qui montrent comment il est arrivé petit à petit à préciser sa pensée - ce n'était pas évident, car évidemment, il n'est pas venu au monde en étant rogérien, nous, nous pouvons nous dire centrés sur la personne, mais lui, il était Carl Rogers, et il fallait que progressivement il se définisse dans sa pratique : "de plus en plus, je me formulais un point de vue personnel". A partir de son expérience clinique quotidienne, il remettait en question ce qu’il voyait, puis il se forgeait son opinion. Comme on peut le lire dans son autobiographie :« ça m’a tout à coup fait réaliser à quel point je m’était écarté de toute approche coercitive et hautement interprétative ». Il ne s’est pas dit : « je vais m’écarter de toute approche interprétative », non, progressivement il a réalisé les impasses d'une approche interprétative et a cherché à faire autrement. Du coup, "c’est le client qui sait où il a mal, quelle direction il veut suivre et quelles sont les expériences profondément enfouies", c'est lui le mieux placé pour être en contact avec ses expériences et ce qui donne sens à sa vie.

Rogers redonne le pouvoir à la personne, non pas le pouvoir sur les autres mais le pouvoir de prendre sa vie en main, d’être en possession de ses moyens par un réel contact avec soi. En se reconnectant à lui-même pour exprimer ce qui lui tient à cœur, il va renouer avec son pouvoir personnel.

Dans l'historique que je retrace brièvement, voici les années de Rochester où Rogers réalise l’importance de l’écoute et le reflet des sentiments; à ce moment là il passe de la notion d’expertise du thérapeute à une approche non directive. Ce n’est pas que nous ne sommes pas experts, bien sûr, nous sommes experts, sinon nous ne passerions pas tant d’années à nous former et ensuite tant d’années à nous perfectionner, sans fin, mais cette expertise est mise au service d’accompagner le client dans sa recherche de lui-même. Puis, ce sont les années à l’université de l’Ohio où Rogers cherche à se dégager de la notion de technique, pour que nous évitions justement de mettre l’accent sur une technique extérieure à nous. La technique elle doit faire partie de nous, comme un danseur pour qui tout semble aisé. Elle vise à nous donner les moyens qui vont permettre à la personne de retrouver ce contact avec elle. Elle n'est pas un protocole qu’on cherche à appliquer, au contraire, elle est totalement intégrée à la relation et la rencontre. C'est à ce moment là que Rogers précise les attitudes facilitatrices. Ensuite viennent les années à l’université de Chicago où l’approche de Rogers se développe avec une équipe renforcée et compétente qui gravite autour de lui et collabore à de fructueuses recherches.

Je vais maintenant introduire Eugene Gendlin (1926 - ) qui arrive justement dans la période de Chicago, c'est là qu'il s’est formé avec Rogers. Gendlin était philosophe à l’origine et il s’interrogeait sur les rapports entre les mots et l’expérience : comment les mots, qui ne sont que des « abstractions », prennent-ils sens ? Ils prennent sens car ils sont en lien avec une expérience. Un concept sans l’expérience vivante n’a pas de sens. Aussi, Gendlin s'est-il rapproché de la psychothérapie puisque, dans ce cadre-là, les gens parlent de ce qu’ils vivent, cherchent à mettre des mots, à mettre du sens sur ce qu’ils sont en train d’expériencer et d'éprouver. Il y avait là, pour Gendlin un bon terrain d’expérimentation. Il rejoint l’équipe de Rogers pour y apprendre l’ACP (1952). Quelques dates :

- 1962 « Experiencing and creation of meaning», dans sa thèse, il approfondit le concept d’experiencing, cette dimension de soi que nous vivons d’instant en instant et qui se modifie au fur et à mesure des événements de la vie. En permanence, les situations nous touchent et résonnent à l’intérieur de nous. Dans l’existence, nous sommes affectés et changés par les événements extérieurs, changés aussi par les événements intérieurs, si tout d’un coup, nous avons froid, ou faim, etc, notre experiencing est modifiée et nous approchons la réalité différemment.

- 1964, "Une théorie du changement de la personnalité" actuellement épuisé - mais qu’on peut trouver sur internet. Il entre dans une vision processuelle du changement en thérapie.

- 1978 (2006) "Focusing, au centre de soi" qui renvoie à cette démarche interne de se centrer sur l’expérience vivante toujours présente (experiencing).

L’origine du focusing est à comprendre à partir de la question que se posait Gendlin : « qu’est-ce qui fait qu’une thérapie marche ? ». « Est-ce la méthode ? le thérapeute ? le client ? ». Suite à une soixantaine de recherches menées par son équipe, Gendlin en déduit que la progression en thérapie était en grande partie due au client : en effet les chercheurs pouvaient prédire dès la première, ou la deuxième séance le succès ou non de la thérapie. Que font de particulier ces personnes pour qui la thérapie progresse ? Durant les séances, elles ont une façon particulière de s'y prendre avec elles-mêmes : elles parlent, puis se taisent avant de reprendre la parole. Pendant ce temps de silence, elles prennent en compte ce qui se passe à l’intérieur d’elles, elles consultent leur expérience vivante, l'écoutent et réévaluent leur parole à partir de là. Autrement dit, elles ajustent en permanence ce qu’elles expriment ou pensent avec ce qu'elles vivent, comme si à l’intérieur d’elles il y avait un fil, quelque chose qui les guidait pour préciser ce qu’elles veulent vraiment dire. Au contraire, certaines personnes parlent, associent un contenu à un autre sans vraiment s'arrêter sur ce qu'elles disent. Elles ne prennent que très peu en compte ce qu'elles vivent, leurs émotions, leurs expériences et sensations internes et au final elles progressent peu en thérapie.

Gendlin s’est donc aperçu que si les personnes prêtaient attention à leur expérience interne, elles allaient avancer dans leur thérapie parce que, elles pouvaient se fier à ce qu’elles ressentaient. Quel que soit ce que dit le thérapeute, elles l’examinent, le passent non seulement au crible de leurs croyances mais au crible de leur expérience. « Est-ce que cela me semble juste, ou non, ou pas tout à fait ? » Il y a peu de temps, je recevais une dame qui était en psychanalyse pendant des années, elle venait pour un point précis, elle me fit cette réflexion intéressante : « voilà, moi, quand mon psychanalyste me dit quelque chose, j’écoute si mon corps me dit oui ou me dit non. Si ça dit oui, je prends, si ça dit non, je ne prends pas.». Cette personne n'eut aucun mal à résoudre sa question à l'aide du focusing. C’est une réelle force de pouvoir faire confiance à son expérience interne, mais tout le monde n’est pas capable d'en faire autant pour deux raisons principalement : d’abord le thérapeute fait autorité, ensuite, les gens n’ont pas appris à se fier à leur expérience interne, bien au contraire. Quand l’ « expert » a parlé, la personne est prête à dénier son expérience, comme l'enfant devant le parent : " ce que je dis, ce ne doit pas être juste ; le parent, lui, il sait mieux que moi, il doit avoir raison ; en plus, je veux me faire reconnaître et aimer de lui ; je vais donc écarter ce que je vis et tenter de me conformer à ce qu'on attend de moi." Ainsi se crée-t-il en lui une dissonance intérieure, un désaccord et un début de non congruence. Il lui sera très difficile par la suite de savoir à quoi s'en tenir et son évaluation interne aura du mal à fonctionner.

Suite à ces recherches sur les clients qui avancent en thérapie, Gendlin dégage trois nécessités pour la thérapie. En effet pour ceux qui savent « naturellement » bien s’y prendre avec eux, il n’y a pas de problèmes, mais pour les autres ? Gendlin donc voit trois axes pour mieux aider les clients :

- aider le client à s'aider lui-même : est-ce qu'on peut aider le client à être davantage en contact avec ce qu'il vit, au lieu de le laisser à la périphérie de lui-même : " comment vous vous ressentez avec ce que vous dites ? Qu’est-ce qui se passe en vous, dans votre expérience lorsque vous évoquez cette question ? "

- aider le thérapeute à mieux accompagner et aider ses clients en référence à leurs repères internes.

- mettre à disposition de toute personne ce mode de fonctionnement où la personne peut s'appuyer sur des repères internes pour formuler sa penser et ajuster ses comportements, ce sera le Focusing. Gendlin voulait mettre à disposition de tous les moyens de s'aider soi-même.

L’approche humaniste et ses applications

Je voudrais revenir sur la philosophie qui se tient derrière cette approche ACP/Focusing. Je ne peux m’empêcher d’évoquer la "tendance actualisante" et la "tendance formative" parce que, là, Rogers a mis le doigt sur une dimension essentielle du vivant. Pour lui, l’être humain s’inscrit dans le monde, il n’est pas un être isolé et parachuté. Il s’enracine dans le monde et ce monde, tel que nous le découvrons aujourd'hui, apparaît doué de propriétés émergentes : il s’autocrée, s’autorégule, s’autoorganise. Personnellement, je suis dans une admiration perpétuellement renouvelée devant cette puissance de l’univers à s’engendrer lui-même, ce que Rogers a appelé tendance formative. Cette dimension créatrice, nous la retrouvons dans la logique du processus vivant à travers l'expression "carrying forward" de Gendlin, expression difficilement traduisible en français, elle renvoie au vivant capable de s'engendrer à travers l'étape suivante : ce que je suis maintenant, ce qui se passe dans le monde maintenant, va non pas déterminer mais permettre qu’il y ait quelque chose d’autre qui apparaisse et ce quelque chose n’est pas n’importe quoi, il est ce qui fait avancer le processus. C'est la base même du possible et du potentiel prometteur. Dans les situations les plus désespérées, quand les dinosaures ont disparu par exemple, on aurait pu se dire (même s'il n'y avait personne pour le formuler), » mais alors, que va-t-il se passer ? C'est l'extinction… » Mais non ! Il y a eu des petits mammifères qui ont réussi à échapper à la catastrophe et puis, sont venus des grands mammifères, et vous connaissez la suite….

L’être humain appartient au monde, il est formé de cette même matière, de cette même pâte toujours prête à lever. L’être humain est porté par cette tendance formative qui pour Rogers devient tendance actualisante chez les êtres vivants. « Nous nous mettons à l’unisson d’une tendance créative puissante qui a formé notre Univers depuis le plus petit flocon de neige jusqu’à la plus large des galaxies, depuis la plus modeste amibe jusqu’à la personne la plus sensible et la plus douée. » Le même écho se dessine chez Gendlin : "votre corps fait partie d’un système gigantesque qui comprend plus que l’endroit et le moment où vous vous trouvez et plus que vous-même : il englobe en fait l’Univers entier. Nous percevons à l’intérieur de notre corps cette sensation de vivre au sein d’un vaste système. » Quand Gendlin parle de corps, pour moi, peut-être pour vous aussi, c’est un peu restrictif. Le "corps", il faut l'entendre comme un organisme dans son entièreté, avant la dissociation corps/esprit, c’est la même notion qu'organismique chez Rogers, c’est vraiment cet organisme qui vit, qui vit en relation, inséré dans le monde, au sein de l’univers.

La puissance qui se dégage de ces citations anime mon existence et m'habite entièrement quand je suis en entretien avec des clients ou en formation avec des apprenants. Comment faire jouer ce processus d'engendrement qui se tient au cœur de la vie ? Si l'on pénètre vraiment cette approche, nous pouvons avoir une confiance "totale" dans le processus que chaque humain peut vivre à partir de son expérience. Il y a bien sûr des êtres humains en situation de crise extrême et qui peut-être vont actualiser un moyen qu’on jugera négatif mais qu’est-ce qu’on en sait au fond. Je pense toujours à la question du suicide : qu’est-ce qu’on en sait au fond ? Je reste toujours confiante dans le processus d’actualisation des personnes, en sachant qu'il ne m'appartient pas mais que je suis à son service.

Nous, thérapeute, qu’avons-nous à faire ? Rogers l’a bien compris, c'est qu’en fait, on n’a rien à faire, donc on ne peut pas être directif, ce serait absurde, vous comprenez. On ne peut que créer des conditions pour que les choses se passent. C’est ça qui est important : créer des conditions pour que les personnes se connectent à cette puissance du vivant et développent quelque chose qui leur est propre à partir de leurs propres ressources - et des ressources contextuelles. L’ensemble est pour moi « le potentiel de situation. » Mais créer les conditions est d'une grande exigence, ce n'est pas "juste" les trois attitudes, c’est tout ce qu’elles permettent, encore faut-il les exploiter à fond. Dans ce sens le focusing permet d’approfondir les attitudes, de décupler leur potentiel car il favorise une immersion dans le mouvement créateur du vivant. Cela demande un grand travail sur soi et un accompagnement tout en finesse susceptible de repérer les mouvements internes du vivant et de ce qui le contrecarre, chez soi, chez l'autre.

La tendance actualisante de Rogers, comme vous le savez, ce n’est pas uniquement la tentative à se maintenir et se reproduire. C'est un processus actif de développement et de croissance, quelque chose qui « pousse » vers…. Il y a comme une intentionnalité, une intentionnalité opérante de l’organisme. J'aurais envie de dire que la logique du vivant est divine. Dans sa recherche de l’optimum, elle vise à tirer le meilleur parti de chaque situation. Parfois, il m'arrive, et je suppose que je ne suis pas la seule, de répondre plus ou moins communément aux situations et d'en être moyennement contente, puis quand je réalise que je peux faire mieux et m'y prendre autrement en étant plus proche de mon expérience ressentie, une joie intérieure naît qui cautionne ma découverte et me rappelle instantanément cette fameuse tendance actualisante. Voyez, quand on exploite la situation au mieux parce qu’on est en lien direct avec l’expérience vivante, ce que j’appelle la recherche de l’optimum (ce n’est pas grave si ce n'est pas toujours possible), le client se réjouit et le thérapeute aussi, qui reçoit ce moment comme un cadeau.

Chaque être humain a cette possibilité d’accéder à de nouvelles ressources. Aussi, créer des conditions pour accéder à ces nouvelles ressources est une interpellation incessante, cela veut dire instaurer, nous le savons, un certain climat relationnel. Je réalise combien Rogers a fait "fort", il nous a vraiment aidé à définir les meilleures attitudes qui permettent à la personne de se développer. A nous de les rendre de plus en plus opérationnelles pour rejoindre un mouvement de l'organisme naturellement opérant. Il ne s'agit pas d'un mouvement extérieur qu’on doit s’efforcer d'appliquer, c’est un mouvement qui ne demande qu'à se produire si on le laisse opérer. Il est originellement présent dans l'organisme, comme une intelligence profonde, inscrite dans nos cellules. Notre corps, notre esprit en sont pétris, et ce processus peut s'actualiser dès lors que l'on veut bien se porter à son écoute. Accompagner une personne (ou soi-même bien sûr), revient à l'aider à libérer le mouvement de la tendance actualisante pour qu'elle puisse utiliser pleinement cette intelligence organique qui l'habite.

Rogers va mettre l’accent sur la qualité de la relation et Gendlin sur la relation à l'expérience.

Il n'y a pas d'opposition entre l'un et l'autre, c'est uniquement une question d'accent, et dans ce sens, ils sont, selon moi, non seulement complémentaires mais nécessairement indissociables.

La méthode

J’ai à nouveau fait un parallèle entre Rogers et Gendlin : le premier met l'accent sur la qualité de la relation et le second, sur la qualité du rapport à l'expérience, du rapport de moi à moi. Ce n’est pas l’un au détriment de l’autre, c’est plutôt comme deux mains qui fonctionnent ensemble et se complètent dans leur habileté. En aucun cas cette complémentarité pourrait vouloir dire que l’un nie l'autre ou inversement, bien au contraire. C'est plutôt comme si chacun avait exploré plus particulièrement une dimension et pour les générations comme nous qui arrivons après, nous avons la chance de pouvoir accéder aux deux.

Je vous propose à nouveau des citations de Rogers que vous connaissez bien : "l’individu possède en lui-même des ressources considérables pour se comprendre, se percevoir différemment, changer ses attitudes fondamentales et son comportement vis-à-vis de lui-même je rajouterais volontiers, vis-à-vis de lui-même "et des autres". "Mais seul un climat bien définissable, fait d’attitudes facilitatrices, peut lui permettre d’accéder à ses ressources ». Je crois que nous sommes tous d'accord.

Pour Gendlin, la personne a d’autant plus accès à ses ressources qu’elle est en lien direct avec son expérience immédiate (experiencing). Si je suis relié à ce qui survient en moi dans une référence directe à l'expérience, que va-t-il advenir? Je serai directement connecté avec le vivant qui m'habite, avec le vivant en train de se vivre et de tâtonner pour m'informer et trouver la position la plus ajustée. Même si c’est une expérience douloureuse à un moment donné, ce qui se passe là, au creux de moi-même exprime et veut me montrer quelque chose de moi. Je vais pouvoir apprendre sur moi, sur ma relation aux autres, au monde. Grâce à cette dimension directement expériencée, un processus de changement va s'amorcer et me faire bouger dans le sens qui me convient pour me conduire vers le meilleur ajustement possible.

Même si j'en conclus que Rogers a mis davantage l'accent sur l'interrelationnel et Gendlin sur l'intrarelationnel, il faut bien convenir que c'est une simplification car tous les deux valorisent chacun des aspects. Néanmoins, de mon point de vue, Gendlin nous a donné des moyens opérationnels pour mieux nous relier à nous-mêmes et nous ajuster à ce qui se trame en nous. Puisque le thérapeute est son propre instrument dans la relation, il est important qu’il s’accorde et joue le plus limpidement possible afin de prendre soin d'une autre personne.

J'en viens aux attitudes, je ne m'y attarderai pas, vous les travaillez autant que moi. Je les ai reliées ici en terme de "présence" parce qu'elles existent et fonctionnent ensemble, dans la personne du thérapeute, dans sa relation au client. Nous avons à les faire vivre ensemble, à les articuler, c'est bien le défi de l'Approche Centrée sur la Personne. Elles sont tellement imbriquées et c'est au cœur de cette intrication qu'elles sont performantes. Parfois Rogers met davantage l’accent sur la congruence, parfois sur l’empathie, mais, vous l'avez expérimenté, ce qui compte, c'est leur fonctionnement ensemble, leur cohérence : on ne peut pas être uniquement empathique sinon on perd le contact avec soi et l'on court le risque de se perdre dans l’autre ; alors, on revient à soi, au risque d'être accaparé par ce qui se présente et d'oublier l'autre. Et ce regard positif inconditionnel, que fait-on avec les clients avec qui l'on n'est pas d'accord, qui nous agacent ou nous lassent ? On peut traiter "rapidement" notre sentiment interne pour réajuster la relation ou au contraire remettre l'accent sur l'empathie et alors il se produit un mouvement en nous qui renouvelle l'intérêt et donne un nouveau souffle à la relation. Tout cela se fait dans des unités de temps très brèves mais elles ont chacune leur place pour créer une relation vivante dans la magie de la rencontre. Les attitudes se complètent et fonctionnent en écho les unes par rapport aux autres, elles se valorisent mutuellement, c’est tout leur intérêt. Ce n'est pas : je vais apprendre une chose, puis une autre, les différentes facettes des attitudes se lient ensemble. Pourtant dans la formation aussi il faut bien mettre tantôt l'accent sur une attitude, tantôt sur une autre, mais c’est au moment où elles jouent ensemble comme les cordes d'un seul instrument, qu’elles vont faire merveille.

Ce qui advient quand on accompagne quelqu'un avec ces attitudes, est là encore assez stupéfiant : la personne ainsi écoutée va progressivement être influencée dans son rapport à elle-même. Les attitudes qu'elle reçoit et qu’elle expérimente dans la relation, elle va les incorporer. Ce que nous estimons être les attitudes les plus facilitatrices dans la relation, le client va les introduire et les reproduire dans la relation qu'il entretien avec lui-même. Il va commencer à se regarder autrement, comme s'il se disait (sans forcément le formuler) : « tiens, si je pouvais m'accorder un peu plus d'attention, apprendre à ne pas me juger tout de suite, prendre en compte ce que je vis, si j'écoutais mieux ce qui se passe en moi ». Si le regard du thérapeute est vraiment animé par cette acceptation inconditionnelle et cette écoute empathique, son influence va amener son client à ne pas porter de jugement pour mieux accueillir ce qui naît en lui. Progressivement, il va nourrir un nouveau regard sur lui-même. Son rapport à son expérience vivante évolue, il se rapproche d'elle et la redoute moins, il devient perceptif à ce qui sourd de ses profondeurs. Dans ce rapport plus direct avec ce qu'il vit, son expérience va devenir parlante. Les mots seront issus de son expérience et prendront une toute autre saveur. Ils viendront à s'accorder à ce qu'il veut vraiment, ils traduiront ce qui est vraiment vivant en lui et cherche à se frayer un chemin.

Dans ce rapport étroit à l'expérience intérieure, nous glissons progressivement vers le focusing. La démarche du focusing est une façon de tourner son attention vers soi pour prendre en compte ce qui se passe dans l'expérience corporelle, en direct. Ce qui est ressenti et repérable par le corps nous donne des indications sur ce que nous vivons et sur le rapport que nous entretenons avec les situations que nous rencontrons. Nous pouvons apprendre beaucoup de ces sensations surtout si nous apprenons à les écouter et à suivre leur mouvement interne. Il y a alors très peu de risque à les prendre en compte, au contraire. Les accompagner va nous aider dans une recherche d'ajustement. C'est comme si à l'intérieur de moi, mon expérience disait : "pas vraiment comme ça, mais plutôt comme ça, là je ne le sens pas tout à fait, il me faudrait davantage de…, etc." : si je suis vraiment branché(e) sur la tendance actualisante, je vais suivre le mouvement qui se dessine et il va me mener au bon endroit. C’est ce qui se passe dans la relation thérapeutique : lorsque j’accompagne des gens, comme vous le faites tous, qui sont vraiment en difficulté, qui sont angoissés et quand je leur permets de prendre contact avec ce qui se passe en eux et de l’écouter, non pas de l’écouter à partir de ce qu’ils croient savoir, mais de l’écouter vraiment dans le vivant de l'expérience, quelque chose se met en route. Un processus de transformation va les conduire vers une "bonne surprise", ils vont se dire : "eh bien oui, c’est ce que je cherchais au fond, mais je ne savais pas comment y parvenir et il y a en moi quelque chose qui le sait et le fait mieux que moi". Le mouvement naturel de la tendance actualisante, il est présent, il va se développer si j'écoute le mouvement naturel de mon organisme. Donc, il s’agit de tourner son attention vers ce qui vit son corps, pour se laisser guider de l’intérieur par un mouvement organique capable de s'autoorganiser et de créer le nouveau attendu.

Le focusing s’appuie sur une sensation particulière qui est notre impression présente à tout moment et qui nous donne le sens et la signification de ce que nous vivons. Gendlin a appelé cette impression "sens corporel". En ce moment, vous lisez, vous m’écoutez, vous écrivez, vous vous posez des questions, vous vivez les choses qui vous sont propres, et de tout cela vous avez une impression globale. Vous pouvez vous sentir léger, intéressé ou contrarié, à l’étroit, sous pression ou comme un poisson dans l’eau, etc. A vous de trouver la meilleure formulation, la meilleure image qui pourrait vous définir dans cet instant précis et vous permettrait de dire : «tiens maintenant, je me sens comme ça. » Les images sont vivantes, quand je dis "comme un poisson dans l’eau", ça veut dire beaucoup plus qu’un long discours. Ce que vous ressentez peut être une émotion précise, mais avec le sens corporel, on peut écouter au-delà de l'émotion. C'est plus large, plus vague peut-être, et du coup le sens corporel va chercher plus loin qu'une émotion facilement repérable. Il est plus flou, mais si je l'écoute il va m'apprendre plus de choses que ce qui est déjà répertorié et que je connais déjà. « Tiens, je me sens plutôt bien, ou au contraire, j'éprouve un certain malaise". Mais je ne sais pas vraiment ce qu'est ce malaise. C'est justement là l'intérêt : je n'ai pas encore la réponse, il faut que j'écoute à un niveau où les réponses n'ont pas encore été formulées. Il faut que je les laisse émerger, c'est la condition pour obtenir un éclairage nouveau. Si je me pose une question, je peux l'examiner sous toutes les coutures et l'analyser dans ses divers aspects. Avec le focusing je vais commencer par me taire pour aller à la rencontre de l'impression globale qui naît en moi à son évocation. C'est cette impression, ce sens corporel qui va m'apprendre de quoi il en retourne pour moi en laissant venir une nouvelle perception, une nouvelle pensée, un nouveau lien avec la situation. Je ne vais pas développer plus longuement le focusing mais je vous invite à découvrir cette approche.

Dans cette démarche il y a une grande confiance dans le processus du vivant, dans sa capacité à s'organiser et à produire le changement bénéfique. Dans le focusing nous apprenons à laisser opérer le mouvement naturel de la tendance actualisante mais ce mouvement nous savons le repérer à l’aide du sens corporel. Il opère à l'intérieur du thérapeute, ce qui lui permet de s'ajuster au client et à la situation d'instant en instant - c'est une autre façon de parler de congruence et d'empathie. Ce mouvement doit aussi opérer chez le client, c'est ce que nous essayons de faciliter, n'est-ce pas ? Il revient donc au thérapeute de soutenir et d'accompagner ce mouvement, il en est le garant, car à travers lui se dessine un nouveau possible. Parfois, le client désespère un peu de lui-même, mais est-ce que nous, nous désespérons du client ? Si nous désespérons du client, la situation devient quelque peu risquée pour le client, il nous faudra retrouver en notre tréfonds la flamme qui nous anime. C’est elle qui communiquera au client qu'un possible existe.

Conclusions

La démarche expérientielle de l’ACP et du focusing permettent de :

Tenir ensemble les deux dimensions les plus importantes pour son propre développement en tant que personne : la relation à soi et la relation aux autres. Ce n'est pas l’un au détriment de l’autre, ce n'est ni du narcissisme, de l'individualisme parce que, Rogers l’a bien souligné, l’homme est un être de relation, un être sociable. Nous nous construisons et existons dans la relation, impossible de dissocier les deux.
Avoir accès à des repères internes pour se positionner et avancer dans la vie avec confiance. Sur quoi se fier ? Il n'est plus possible de se fier à des critères externes, soit parce qu'ils ont sauté, soit parce qu'ils sont multiples et contradictoires. Sans repères internes, on est déboussolé, perdu. Donc, il nous faut retrouver une boussole intérieure, ce lieu d’évaluation interne dont parle Rogers, et le sens corporel de l’expérience vivante dont parle Gendlin.
Reconnaître sa fragilité accentuée par les déstabilisations incessantes de l'existence et pouvoir compter sur une force interne, une dimension de soi capable de retrouver son axe car elle sait ce qui est bon pour soi. Avec la tendance actualisante, selon la logique du processus du vivant en soi, il y a une force qui semble nous guider pour réajuster notre positionnement.
Pouvoir apporter des réponses nouvelles à des situations nouvelles,. La dimension expérientielle, parce qu'elle est directement articulée sur le vivant, facilite l'originalité dont nous avons besoin pour créer la réponse la plus adaptée, la réponse innovante qui n’est pas calquée sur ce que nous savions jusque là. Je crois que le monde nous réserve des défis qui viendront solliciter et mobiliser notre tendance actualisante, à tous les niveaux, personnels et collectifs pour inventer des réponses nouvelles. Nous avons à redéfinir, en fonction des situations, à la fois une écologie interne, une écologie humaine, une écologie naturelle.

Devenir une personne entre force et fragilité, revient vraiment à pouvoir s’appuyer sur le vivant en soi et sa puissance de transformation, devenir une personne revient à se laisser porter par cette intelligence orgasnismique qui nous habite comme elle habite l’univers qui est aussi un grand organisme. Avancer sur le chemin de la vie, demande de suivre son propre fil directeur à condition de travailler à le maintenir vivant. Ce fil existe dès le départ, il se tisse dans la relation avec l'enfant par la confiance, l’échange, la rencontre. Nous grandissons aussi dans la joie de devenir une personne, au sens plein du terme selon le concept de " vie pleine" défini par Rogers. Stimuler la croissance, le développement de ses compétences, rechercher une vie plus harmonieuse, plus constructive et créatrice ne veut pas dire avoir une vie sans problème. L’existence est une succession de défis à affronter. Il s'agit de pouvoir les aborder en étant bien ancré, bien enraciné dans son corps, pour mieux écouter ce qui pulse à l’intérieur de nous, ce qui vit et demande à vivre pour devenir un peu plus qui nous sommes vraiment. Notre monde actuel nous met dans l’urgence de devenir cette personne que nous sommes pour répondre de manière constructive aux défis qu’il nous lance. Puissions-nous y contribuer modestement.


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